L’homme à tiroirs de Jean-Yves Ruf au Theatre de Lausannne
mai 11, 2012 in Actualités/News, Theatre by admin boxartist
Librement inspiré de Bartleby d’Herman Melville.
Bartleby, un homme sans vagues et consciencieux, est l’hurluberlu attachant de la nouvelle de Melville. Embauché comme copiste dans un cabinet juridique, il refuse peu à peu de faire ce que son patron lui demande. Jean-Yves Ruf s’empare de ce personnage et le tire du côté de Tati ou de Buster Keaton. Son Bartleby a peu a? peu quitté son modèle original pour voler de ses propres ailes. Il n’a pas de nom (quand il le prononce on ne le comprend pas), aucun passé, pas d’adresse. Il débarque un jour dans ce bureau, personne ne sait d’ou?, le patron l’engage, très vite, sur une impulsion. Mais le nouvel employé a deux défauts : il veut absolument rendre service et il est très maladroit. De bévue en bévue, sans le vouloir jamais, il va finalement faire de ce bureau un véritable capharnaüm, et rendre son patron, complètement fou, sous le regard imperturbable de Sophie, sa collègue. On finira par lui retirer tout travail, on préfère ne pas lui en donner.
Jean-Yves Ruf élabore des imaginaires au milieu du monde organisé du travail, fait d’une machine un animal étrange, l’espace du bureau devient sauvage, imprévisible.
« Bartleby le scribe est un drôle de petit livre de Melville, écrit en 1856, cinq ans après Moby Dick. Un scribe se fait engager dans un bureau, pour copier des documents officiels, et exécute consciencieusement son travail de copiste. Au fil du temps cet être qui s’est d’abord montré travailleur, consciencieux, lisse, ne parlant à personne, révèle une autre part de sa personnalité : il refuse certains travaux que lui demande son patron. Il ne les refuse pas ouvertement, il dit simplement qu’il « préférerait ne pas » les faire, et ne les fait pas. Et cette phrase revient alors systématiquement dans sa bouche : « I would prefer not to », traduite en français par « je ne préférerais pas », ou « je préférerais ne pas » ou encore « j’aimerais mieux pas ».
Le scribe interroge notre rapport au travail, ce qui évidemment dérange et interroge, dans un monde où l’on évalue souvent l’individu à l’aune de son activité professionnelle et de son niveau de qualification. Le scribe est une sorte de clown blanc, qui semble ne pas connaître les règles élémentaires et les valeurs hiérarchiques.
On ne demande pas à un employé si oui ou non il aurait envie d’effectuer une tâche ou une autre, il est payé pour le faire, il s’exécute. Mais Bartleby, avec une simplicité désarmante, dit la vérité : I would prefer not to. Le patron reste sans réactions comme devant certaines questions ou réponses d’enfants qui ébranlent nos certitudes et nous font nous poser à nouveau des questions essentielles que nous passons la journée à éviter.
Je me suis souvent interrogé sur l’expression pourtant usuelle et évidente « gagner sa vie ». Nos mères nous ont donné la vie, il faudrait en plus la gagner ? Et le mot « travail », qui en ancien français a la même racine que « torture » ou « souffrance », et qui s’emploie également pour désigner les douleurs de l’accouchement, quel étrange mot pour décrire la plus grande part de nos vies.
Bartleby remue toutes ces questions en une seule et simple phrase : I would prefer not to. Ce petit livre de Melville est aussi simple qu’énigmatique. On peut le relire continuellement sans courir le danger d’en épuiser la matière. Depuis que je l’ai découvert, il y a une vingtaine d’année, ce texte m’a toujours accompagné, il était temps.
Mon envie d’en faire une « création jeune public » procède du même mouvement qui du roman de Vesaas a donné Erwan et les oiseaux. Vesaas et Melville ne sont pourtant pas des auteurs pour enfant, mais ils décrivent des mondes si profonds, si ancrés dans des mythes collectifs, que leurs écrits prennent parfois la forme des grandes questions d’enfants, de celles qui nous désarment et nous laisse sans voix.
Il ne s’agira pas d’adapter le texte de Melville – cela a d’ailleurs déjà été fait – mais de partager ce petit roman avec toute l’équipe de création, d’en explorer les lignes de force, de s’en éloigner pour mieux s’en rapprocher, d’improviser beaucoup pour chercher un lexique commun, d’inventer ensemble une écriture de plateau. D’autres influences risquent de nous traverser, comme celle de Buster Keaton ou de Jacques Tati. Oui, je sens dans ce matériau une force poétique indéniable, mais aussi une force comique, d’un comique profond, celui des clowns métaphysiques.
Jean-Yves Ruf














