
LETTRE OUVERTE DES ARTISANS DU THEATRE ET DE LA COMEDIE MUSICALE
Dans le théâtre et la comédie musicale, être interprète, comédien, chanteur, danseur, musicien ne s’improvise pas. Cela demande formation, travail, patience, entraînement et rigueur. C’est un métier difficile, qui ne peut s’exercer qu’avec une solide vocation et une passion chevillée au corps.
Artisans du spectacle vivant, professionnels et compétents, nous sommes pourtant une des catégories d’intermittents les plus fragiles; notre embauche dépend de paramètres dont nous ne sommes pas maîtres.
D’auditions en « show cases », de répétitions en préparations, d’espérances en attentes, nous remettons sans cesse nos compteurs à zéro, obligés de prévoir le pire et le meilleur, tout en restant souriants, disponibles, et au meilleur de nos performances.
Les CDI n’existent pas dans ce métier. Nous ne nous en plaignons pas, nous l’aimons. Comme tous les artisans, nous participons à l’économie et au dynamisme de nos villes et régions : spectacles, festivals, évènements culturels, font vivre des milliers de personnes.
Pourtant, bien que les spectacles musicaux se multiplient, nos conditions de travail se dégradent. Nous dépendons des productions qui nous emploient : certaines connaissent leur métier et savent donner les moyens de leurs ambitions, pas seulement financiers mais aussi artistiques et humains; un bon musical est une entreprise qui demande à des équipes importantes de travailler ensemble: auteur, compositeur, librettiste, chef de choeur, metteur en scène, adaptateur, régisseurs, techniciens, chorégraphe, chef d’orchestre, musiciens, costumes, décor, lumière, artistes, administration, diffusion, publicité, théâtre, accueil, billetterie, réservations, gestion des droits, comptabilité, presse: un spectacle coûte cher et demande des compétences.
Mais à coté de ces quelques productions et entreprises de spectacle, d’autres, qui n’ont ni leurs moyens, ni leur talent, sont devenus des spécialistes de malfaçons financières et artistiques. Bricolages en tout genre pour se passer des postes jugés inutiles (c’est à dire les trois quarts !), mépris du public et de leur accueil, des oeuvres interprétées et de leurs auteurs, petits arrangements, oublis et esquives auprès des Assedic, Urssaf, Congés Spectacles, Afdas, Sacd, Sacem … Sur scène un bon nombre des artistes et des techniciens se retrouve dans des situations tout à fait irrégulières, sans contrats encore signés ou bidouillés à l’heure, au tarif « répétition », quand ce n’est pas en échange d’un billet ou d’un bon d’achat, ou un repas … L’important c’est que l’argent rentre, peu importe la qualité du spectacle. Pour qu’il soit redistribué c’est une autre histoire : retards réguliers des salaires, chèques égarés, non solvables, si par bonheur le producteur ne part pas avec la caisse après un désastre artistique et humain.
Pour les otages embauchés, « the show must go on » et lorsque qu’ils veulent réagir, il est souvent trop tard : les affiches s’exposent, les répétitions ont commencé, le contrat va arriver leur dit-on : ils espèrent … coincés entre la fidélité au projet pour lequel ils ont été engagés (auquel ils croient souvent plus que le producteur lui-même), la compagnie constituée, et leur envie et besoin de travailler. Ils jouent chaque soir, dans n’importe quelles conditions, même malades (pas de doublure, cela coûte trop cher), même si les accidents du travail dûs à la fatigue ou aux décors de fortune arrivent en cascade et ne sont pas déclarés ; ils sont remplacés au pied levé et restent corvéables, de représentations en annulations, de menaces en flatteries, sans avoir le temps de réfléchir et de demander conseil.
L’artiste se retrouve alors dans un formidable paradoxe : il est censé faire le métier qu’il aime et que tout le monde lui envie (les écoles de spectacles sont pleines et les concours de chant télévisés font recette): il est sur scène, maltraité et mal payé, et il se tait.
Il est insupportable que quelques producteurs discréditent l’ensemble d’une profession qui demande prise de risque, reconnaissance du talent, générosité artistique, et inadmissible que ces procédés deviennent une banalité.
Le statut d’intermittent du spectacle vivant n’est pas un privilège octroyé; nous y parti-cipons tous solidairement, en cotisant. Chacun peut le perdre du jour au lendemain sans le nombre de « cachets » suffisants. Il ne nous donne que quelques mois pour survivre tout en travaillant dur. L’argument de l’embauche valorisante au prétexte « d’être vu » est un leurre: sans artistes pas de spectacle tout simplement.
Etre correctement traité lors d’auditions, avoir un contrat de travail avant le début des répétitions, prendre soin de l’examiner et de demander conseil avant de le signer les yeux fermés, vérifier ce qu’on attend de nous, que le minimum syndical soit appliqué avant les négociations des rôles, est la meilleure façon de nous faire respecter par les équipes avec lesquelles nous allons travailler par la suite, durant plusieurs mois.
Demander conseil auprès de ceux qui savent, se sentir concerné par ce qui se passe autour de nous, ouvrir les yeux, ne pas rester isolé lorsqu’un problème survient, est important pour partager notre talent, notre vitalité et notre énergie avec cette génération précieuse de créateurs et d’artistes et le public.
Dans cette lettre ouverte que nous signons tous ensemble, pas question de renvoyer dos à dos les succès ou échecs de tel ou tel spectacle. Ce n’est pas notre propos. Ni de dénoncer publiquement un producteur : la justice fait son travail. Pas de polémiques ou de faux débat divisant les artistes : chacun est libre d’accepter un engagement.
Nous voulons rappeler simplement à tous et chacun que nous exerçons un métier, régi par des règles, une grille de salaires, un syndicat : le Syndicat Français des Artistes , une convention collective bientôt re-négociée, à laquelle il est essentiel de participer.
A très bientôt.
Restons solidaires et soudés ! Merci de diffuser largement cette lettre ouverte et si vous partagez notre engagment, de la retourner signée à artisans.du.spectacle@gmail.com
Nous prendrons rendez-vous très vite ensemble début Avril pour une grande réunion.